Écrivain, ethnomusicologue et pionnier de la guitare africaine, Francis Bebey a dynamité les frontières artistiques durant un demi-siècle. Retour sur la trajectoire d’un esprit libre et insaisissable, qui a fait dialoguer modernité occidentale et traditions orales avec une exigence visionnaire.
Un parcours hors norme entre écriture, notes et refus des étagères
Né à Douala au Cameroun et disparu le vingt-huit mai 2001, Francis Bebey demeure l’une des figures intellectuelles et artistiques les plus incandescentes et insaisissables de la seconde moitié du vingtième siècle. Refusant obstinément de choisir entre les disciplines, cet esprit touche-à-tout s’est imposé tour à tour comme romancier couronné par le Grand Prix littéraire d’Afrique noire (Le Fils d’Agatha Moudio), journaliste, grand voyageur pour le compte de l’Unesco — armé de son fidèle magnétophone Nagra pour archiver les patrimoines sonores du continent —, et musicien d’avant-garde.
Loin des chapelles et des assignations identitaires, il a bâti une œuvre protéiforme où la rigueur académique le dispute à une liberté formelle absolue, faisant de sa trajectoire un pont permanent entre les traditions orales africaines et la modernité occidentale.
L’invention d’une guitare classique africaine et la révolution instrumentale
Le geste musical de Francis Bebey puise sa sève dans une enfance singulière, marquée par l’autorité d’un père pasteur qui lui enjoignait de bouder les musiciens de rue pour ne vénérer que Bach ou Beethoven. C’est pourtant en cachette qu’il absorbe la sève populaire, avant de révolutionner l’approche de la guitare classique. Comme le soulignait son fils Patrick Bebey, il invente une technique où les cordes résonnent comme des crécelles tandis que le corps de l’instrument devient une caisse de résonance percussive, donnant naissance à une « guitare classique africaine » totalement inédite.
Dès son premier album entièrement instrumental, Concert pour un vieux masque (1968), il fait dialoguer la poésie de Léopold Sédar Senghor et la prose de Mongo Beti à travers les seules vibrations de ses cordes. Plus tard, avec African Sanza (1982) ou l’ultime fresque spirituelle de Lambaréné Schweitzer (1993), il explore les potentialités des pianos à pouces et des flûtes pygmées, refusant la simple muséification folklorique pour concevoir des œuvres expérimentales, visionnaires et résolument contemporaines.
De l’indépendance artistique à la causticité satirique
Au-delà de sa virtuosité instrumentale, Francis Bebey fut un pionnier de l’autonomie de production. Échaudé par le non-versement des droits de son tube Idiba au Cameroun, il choisit dès les années soixante-dix de s’affranchir des majors et des circuits traditionnels. Dans son studio personnel en France, il superpose les pistes sonores à l’aide d’un magnétophone quatre pistes, maniant l’orgue électronique et la boîte à rythmes avec une audace qui inspirera plus tard les producteurs de musiques électroniques.
Cette liberté de ton irrigue également ses incursions dans la satire sociale, à l’instar de l’album La Condition masculine (1975). Récompensé par la Sacem, ce projet brocardait avec un humour caustique les résistances patriarcales à l’heure de l’émancipation des femmes, n’hésitant pas à interpeller directement les dirigeants politiques de l’époque. Membre du Haut Conseil de la francophonie nommé par François Mitterrand, intellectuel libre et voyageur infatigable, Francis Bebey restera cet artiste total qui aura traversé les frontières esthétiques sans jamais demander la permission.

































