À l’approche du double scrutin de 2027, l’économiste Serge Alain Godong (diplômé de Sciences-Po Paris, de l’EHESS et de Paris X) livre une radiographie percutante du paysage politique camerounais. Dans une contribution dense, il convoque la « théorie des jeux » et le « dilemme du prisonnier » pour expliquer pourquoi, selon lui, le pouvoir en place conserve une longueur d’avance et pourquoi l’opposant Maurice Kamto fait face à un plafond de verre quasi infranchissable.
La théorie des jeux et le choix de la certitude
Partant du constat de la « suite tranquille » du régime après l’épisode de 2018 et la neutralisation relative du MRC, Godong pose deux postulats : l’humain est calculateur et a besoin d’informations pour sécuriser ses intérêts.
Pour l’économiste, une élection se résume à un contrat sur l’avenir. Or, les quelque 8,5 millions d’électeurs attendus aux urnes ne voteront pour Maurice Kamto que s’il leur apporte la garantie formelle qu’il protégera leurs intérêts mieux que Paul Biya. Faute d’une telle certitude, l’électeur rationnel opte pour le statu quo.
Les « gagnants » du système et le dilemme du prisonnier
L’analyse évalue à environ 16 millions de personnes (fonctionnaires, salariés du privé formel, professions libérales et leurs cercles familiaux) la base de ceux que l’on peut qualifier de « gagnants » du système actuel, se partageant bon gré mal gré une masse financière annuelle d’environ 1 500 milliards de FCFA issue de la commande publique et de l’économie formelle.
C’est ici qu’intervient le dilemme du prisonnier :
- Les Camerounais ne sont pas dupes des limites de la situation socio-économique actuelle.
- Cependant, en l’absence de garantie d’un modèle alternatif stable et prouvé, ils préfèrent la prévisibilité du connu à l’incertitude d’un grand saut dans l’inconnu. Ce sont ces millions de bénéficiaires directs et indirects qui, en toute connaissance de cause, sécurisent la reconduction du RDPC.
Le « problème bamiléké » et le syndrome du « manger ensemble »
Abordant les soubassements sociologiques de la défiance politique, Godong évoque le « problème bamiléké » en citant l’historienne Meredith Terretta (les notions de gung et lepue — territoire et liberté) et le dynamisme entrepreneurial des populations des Grassfields.
Selon l’analyse, ce « darwinisme économique et social » expose Maurice Kamto à un double écueil dans l’imaginaire collectif d’une partie de l’électorat : il n’est pas perçu comme un simple opposant politique, mais parfois caricaturé à travers le prisme de fantasmes identitaires.
L’auteur théorise également un pacte social fondé sur la compromission quotidienne — une sorte de « manger ensemble » où chacun survit en prélevant de petites marges sur son voisin —, divisant la société entre ceux qui « mangent » et ceux qui ont faim.
Les défis de l’après et l’urgence économique
In fine, Serge Alain Godong estime que le véritable vainqueur de demain n’aura qu’une seule boussole : l’action économique de rupture. Le pays aura besoin de réformes d’envergure (croissance tirée à 6 %, maîtrise des déficits, lutte implacable contre la corruption) pour transformer un jeu politique jugé encore trop rentier. Selon lui, le Cameroun a plus que jamais besoin d’un État fort pour piloter cette transition incontournable.

































